Violence dans les lycées camerounais : le silence complice de la communauté éducative

Article : Violence dans les lycées camerounais :  le silence complice de la communauté éducative
04/06/2020

Violence dans les lycées camerounais : le silence complice de la communauté éducative

Éduquer pour changer les mentalités.

Les années 2019 et 2020 ont été les plus sombres pour l’enseignement secondaire au Cameroun. Jamais la violence n’avait atteint son paroxysme. En janvier 2020, il ne s’est pas passé une semaine sans qu’un incident se produise dans un établissement scolaire. L’actualité, c’est la mort d’un enseignant assassiné par un élève et la répression subie par les enseignants lors de ses obsèques.

Mais comment comprendre une explosion improvisée de la violence dans les lycées camerounais et surtout le ‘silence complice ’de la communauté éducative ? La violence  dans les établissements scolaires et surtout faite aux enseignants a pris des proportions inquiétantes et plus grave, rien n’est fait de la part du gouvernement, en dehors du silence.

     Le contexte

Ça fait 4 ans que deux régions du Cameroun sont affectées par  une  crise qui a évolué des revendications d’enseignants et avocats à une guerre atroce et horrible en passant par des actions de désobéissance civile et des manifestations pacifiques. La violence a atteint son comble et les victimes se comptent par milliers, parmi lesquelles les enseignants. Ces derniers affectés dans les zones de conflit, désertées elles parfois par l’administration, bénéficiant pourtant de la protection de l’armée,  les enseignants sont abandonnés à eux-mêmes. Les enseignants sont visés par des séparatistes anglophones qui empêchent le déroulement des cours en guise de protestation. Les enseignants qui essaient de braver cet interdit sont menacés. Les établissements scolaires sont incendiés, les groupes armés mènent des incursions dans les établissements qui refusent de respecter le mot d’ordre de grève. Ainsi, le lycée de Wum, le lycée Bilingue de Nitob, le Lycée de Bayélé, le lycée bilingue de Ndop sont incendiés. Les enseignants sont enlevés et des rançons sont demandées par les groupes armés. Le cas le plus frappant est celui de Olivier Wountai, un enseignant d’histoire géographie en service au Lycée bilingue de Nitob qui a été enlevé et décapité et dont la tête a été retrouvée à Bamenda. Lorsque la situation est devenue chaotique dans ces parties du Cameroun, plusieurs enseignants ont quitté les lieux pour éviter d’être pris au piège dans les combats .Les autorités avec leurs discours donnent l’illusion d’une situation normale totalement différente des réalités du terrain. Des recensements de personnel sont mis en place, des menaces de suspension de solde des agents absents au service, la création des conseils régionaux de disciplines budgétivores ont dissuadé les enseignants à rester en poste.

  Les enseignants doivent donc faire face à une double menace : d’un côté les groupes armés qui arrivent à l’improviste dans les établissements et causent des dégâts irréversibles et de l’autre côté les autorités qui menacent de suspendre la solde. Voilà un problème grave auquel le gouvernement n’a trouvé aucune solution en dehors de la menace. Mais ce n’est que le début ! Le 29 mars 2019, un élève du nom de Tsanou Ousman Blériot a été poignardé à mort au lycée bilingue de Deido à Douala par son camarade. Un enseignant, utilisant le livre d’un auteur pour faire son cours a été incarcéré au motif d’avoir utilisé le livre écrit par un « opposant » au régime, notamment Maurice KamtoÀ Garoua dans le nord, un sous-préfet oblige un enseignant à s’agenouiller et à demander pardon à un élève ayant commis un tort. À Bafoussam, un militaire tabasse une maîtresse dans une école jusqu’à ce qu’elle perde connaissance et se retrouve en réanimation. Toujours à Bafoussam, deux élèves du lycée bilingue de Bafoussam ont attenté à la vie de leur surveillant général lorsque celui-ci les a surpris dans des activités contraires au règlement intérieur de l’établissement. À Douala, un gendarme bat un enseignant parce qu’il a réprimandé sa copine qui était arrivée en retard à l’école. La situation des enseignants camerounais ne fait que sombrer. Les enseignants sont victimes de violences multiformes : Depuis le  début du mois de janvier 2020, des violences ne font que se multiplier et ont pris des proportions inquiétantes. Une dame sous-préfet, trouve un enseignant en pleine évaluation dans sa salle de classe le force à interrompre son évaluation pour lui permettre de soi-disant rétablir la discipline et celui-ci lui explique avec tout le respect qu’il est en pleine évaluation et qu’elle attende la fin de l’évaluation. La femme en question finit donc par gifler le professeur. Le cas le plus frappant est cette horrible tragédie survenue au lycée de Nkolbisson  dans le 7è arrondissement  de Yaoundé où un élève a assassiné, en janvier 2020 son enseignant de mathématiques nommé Tchakounté Njomi. L’enseignant, travaillant sans salaire comme le veut la tradition au Cameroun, était en cours d’intégration à la fonction publique.

Une image circulant dans des forums des enseignants, illustrant un enseignant en situation de classe avec une arme pour faire face à toute éventualité.
Source: @Les enseignants du Cameroun


 

 Nous sommes tous coupables !

Les pouvoirs publics sont dépassés face à ces situations. Devant le meurtre d’une personne/enseignant, aucune compassion, le communiqué du Ministère des Enseignements Secondaires au lendemain  de la tragédie soulignait que l’enseignant assassiné était un « déserteur », puisque donnant les cours dans un établissement autre que le sien pour avoir de quoi survivre en attendant la longue épreuve d’avance de solde. Ce genre de déclaration maladroite et dénué de tout sentiment, de tout respect de la personne humaine ressemble de plus en plus à « une prise de position complice ». Ce que le gouvernement semble oublier c’est la sécurité de ses agents et précisément la protection des enseignants et sa responsabilité conformément à l’article 37 alinéa 2 de la loi de l’orientation de l’éducation au Cameroun qui stipule clairement que « l’Etat assure la protection de l’enseignant et garantit sa dignité dans l’exercice de ses fonctions ».L’assassinat et surtout le silence complice, voire complaisant du gouvernement, et même du ministère de tutelle des enseignants a créé un tollé chez les enseignants. La montée de la violence met tout simplement en lumière une société en état de décrépitude, la démission de l’Etat .Dans l’école aujourd’hui, l’application des textes est devenue un sacerdoce ! Dans les établissements scolaires, sur très haute instruction de la hiérarchie, et ce devant les élèves, les responsables annoncent  que l’utilisation du fouet est proscrit. Ils sont applaudis par les élèves. Du coup les élèves se croient tout permis, manquent du respect à tout le monde, viennent à l’école avec les téléphones portables parce qu’ils n’ont plus rien à craindre, bref ils sont couverts et sacrément protégés. Bien plus, des mesures visant à glorifier les élèves ont été légitimées par les pouvoirs publics : plus ou pas de punition, pas d’exclusion dans une salle de classe, encore moins l’exclusion au cours de l’année ni même être mis à genou ou battu, il ne doit pas avoir zéro même s’il en mérite, mais il doit réussir à tout prix. Tous ces interdits ne sont pas suivis de solutions alternatives proposées par le gouvernement pour pallier au problème de la délinquance. Dans les valeurs africaines, l’élève/l’enfant doit respecter l’enseignant, il doit respecter l’aîné, même parfois quand il a tort. Voilà les valeurs africaines qu’on a mises à côté et on en paie le prix aujourd’hui. L’irresponsabilité des parents qui ont abandonné leurs enfants aux enseignants. Or la première éducation commence à la maison, celle qui consiste à inculquer les valeurs morales et sociétales de base aux enfants .Cela est le devoir du parent et en aucun cas remplaçable par un enseignant qui a aussi ses enfants à éduquer. Les parents sont incapables de connaitre aujourd’hui qui sont véritablement leurs enfants parce qu’ils sont loin d’eux, à cause de la course effréné vers l’argent et le matérialisme éphémère. Les parents ont oublié leur rôle. Les enfants trafiquent des objets divers, et cela se manifeste par la multiplication des actes d’indiscipline, les retards à l’école, l’absentéisme, la consommation et la livraison des stupéfiants sous le regard complice des parents qui viennent parfois plaider dans les lycées pour que leurs enfants ne soient pas exclus.Aussi dramatique que cela paraisse, c’est désormais des faits réels au Cameroun. Le pourrissement de l’éducation est le résultat d’un système pourri, qui n’est plus que l’ombre de lui-même. C’est la mauvaise promotion des droits des enfants, avec de nombreux textes qui donnent l’illusion de travailler pour leur émancipation.

De milliers d’enseignants assistent au Centre Hospitalier Universitaire (CHU)  de Yaoundé le 30 janvier 2020 à la levée de corps de Njomi Tchakounté, l’enseignant de mathématiques assassiné par son élève.

Source: @Les enseignants du Cameroun

Au Cameroun on confond éducation et élevage 

Lorsqu’on fait un tour dans les salles de classes des lycées au Cameroun, on a à faire à des effectifs pléthoriques, 100, voire 120 élèves par classe. Dans cette perspective, l’éducation est confondue à l’élevage. Les textes prévoient que l’admission dans un lycée se fait par voie de concours, mais des recrutements sont  faits et l’argent est récolté par élève. Des recrutements sans vérification rigoureuse du dossier du candidat ni une enquête de moralité, ni une vérification effective de ses antécédents. Ce qui est intéressant, c’est de recruter le maximum tant qu’il y a la place et avoir l’argent, peu importe le profil du candidat et même les rendements, car il faut rembourser l’argent avec lequel on a acheté son poste de chef d’établissement. Les salles de classes sont bondées de monde empêchant la tenue sereine des cours. Les établissements scolaires sont devenus les dépotoirs de cancres et de ratés, les lieux de refuges de tueurs et d’assassins sans scrupules. La fragilisation de l’autorité de l’enseignant est le résultat de la démission de l’Etat qui a pris comme mesure forte la déification des élèves.

Les enseignants sont abandonnés par leur ministère 

Depuis l’aggravation des violences en milieu scolaire, outre les communiqués fâcheux, le ministère n’a rien fait pour prendre les mesures à long terme, ni se tenir du côté des enseignants, ni demandé l’assistance de la délégation à la Sûreté Nationale, ni adressé les messages de compassion aux enseignants. Sa seule solution c’est soit l’indifférence, soit le silence. Pour les enseignants, ce ministère est la cause de tous les maux qui minent ce ministère. Lors de la levée du corps de l’enseignant assassiné par son élève, on espérait des hommages académiques présidés par la Ministre des Enseignements Secondaires, ce qui aurait été un signe fort et symbolique pour montrer son soutien aux enseignants, mais celle-ci a totalement ignoré. Pendant la levée de corps de cet enseignant, levée à laquelle de milliers d’enseignants ont assisté pour dénoncer cet acte odieux et pour lui rendre un hommage, ils ont été réprimés sévèrement par les forces de l’ordre brutales et violentes. Les enseignants ont été étouffés par les gaz lacrymogènes, d’autres incarcérés tout simplement parce qu’ils sont enseignants, sous le silence complice du Ministère des Enseignements Secondaires qui n’a pas été du côté des enseignants, de même que les enseignants sont agressés, assassinés et le ministère brille par son silence.


Des enseignantes étouffées par les gaz lacrymogènes présentent les restes de projectiles lancés par la police le 30 janvier 2020 sur les enseignants pour avoir assisté à la levée de corps de leur collègue assassiné par son élève et dénoncé le silence du gouvernement face à la montée fulgurante de la violence en milieu scolaire.
Source:@les enseignants du Cameroun

Une multitude de syndicats pour les enseignants : la pierre d’achoppement !

L’ennemi de l’enseignant c’est l’enseignant’, comme on a l’habitude de dire chez les enseignants. L’un des maux qui mine les enseignants est l’absence d’un unique syndicat pour porter la voix de tous et pour faire passer l’intérêt collectif au détriment de l’intérêt personnel. Malheureusement chez les enseignants c’est l’inverse. On a par « exemple  le syndicat des rappels, des avancements et des réunions avec la primature  encore appelé syndicat des enseignants indignés », dont certains enseignants considèrent comme une « église réveillée ». En effet ce syndicat est constitué de tribalistes qui se sont rangés du côté du gouvernement pour enterrer les enseignants et les responsables ont été soigneusement corrompus et sont à la solde du gouvernement. Des revendications des enseignants ne sont pas leur priorité et les autres syndicats pour eux n’existent pas, ne sont pas crédibles et ne sont pas habiletés à assister aux réunions avec la primature. Pour les autres syndicats, on ne veut pas s’associer aux autres pour former un seul syndicat et parler d’une même voix. On comprend que la stratégie du gouvernement, celle de diviser pour mieux régner a réussi dans toute sa splendeur. Les syndicats sont donc en rangs dispersés et ont des divergences de point de vue sur les situations des enseignants et le plus grand rusé dans cette situation est le gouvernement. Les syndicats sont tombés dans le jeu du gouvernement et donc ne peuvent constituer une force. Le problème est donc les gourmandises et autre appétits de l’intérêt personnel au détriment du grand intérêt collectif dans les querelles inopérantes de leadership.


  La une de la presse camerounaise du 31 janvier 2020, publication du quotidien mutations sur les violences en milieu scolaire.
Source@Mutation Online

  Les enseignants doivent prendre les choses en main!

Pour exiger un changement en contraignant l’Etat à des mesures urgentes, irréversibles et à long terme, si les enseignants ne prennent pas eux-mêmes les choses en main, la condition des enseignants pourrira et ils n’entreront jamais dans l’aquarium .Devant toutes ces crises, la réponse du gouvernement c’est le silence complice, la répression,  et l’appel à l’apaisement lorsqu’il a peur de la dégénération. Il s’agit d’étouffer une plaie béante. Tant que des mesures urgentes et irréversibles ne seront pas prises pour résoudre ces problèmes d’éducation, tant que le gouvernement appellera toujours à l’apaisement sans toutefois trouver des solutions, le problème refera surface et la situation deviendra chaotique et désastreuse .Que donc faire puisqu’il s’avère que la seule mesure prise par le gouvernement  c’est le silence complice et que l’Etat est incapable de protéger les enseignants ? Dans ce cas il revient aux enseignants  eux-mêmes de faire le choix et de prendre leur destin en main. Le retour au syndicat unique, avec plus d’objectivité pourrait être très utile aux enseignants comme dans certains corps de métier. On ne défend pas une cause  en rang dispersé, les voix des enseignants ne porteront jamais devant cet Etat qui reste un rouleau compresseur. Les problèmes sont la dévalorisation de l’enseignant, formateur, la dévalorisation de l’école comme institution dans la société. Les enseignants doivent  prendre  au sérieux les acteurs et gagneraient à taire leurs voix dissonantes pour sauver le corps et replacer l’école comme élément d’émulation et de promotion sociale.

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Commentaires

Dr K.
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assez déplorable cette situation des enseignants Camerounais. Pauvres de nous.

Kenfack Dirane
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En effet